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Pourquoi apprendre le braille à des collégiens voyants volontaires ?

À l’heure où beaucoup de jeunes aveugles sont à la fois scolarisés et condamnés à l’illettrisme, simplement parce qu’on ne trouve pas naturel de leur enseigner la seule écriture qui leur soit accessible, plusieurs dizaines d’adolescents voyants sont touchés par un étrange syndrome : ils apprennent volontairement le braille qui, en apparence, ne leur sert à rien. Et ce n’est pas en camp d’été pour meubler le vide des heures de sieste ou des jours de pluie : c’est en plus du travail scolaire, une heure avant ou après la cantine, ou de 16 à 18 heures, ou encore deux heures tous les mercredis après-midi, quand la majorité des élèves pense plutôt à se défouler. Ce n’est pas non plus dans un établissement pilote, ou accueillant en intégration un élève déficient visuel : les deux expériences dont j’ai eu connaissance grâce aux manifestations du bicentenaire de la naissance de Louis Braille se déroulent à la cité scolaire Maurice-Ravel de Paris 20e et en Zone d’Éducation Prioritaire, au collège Francisco-Goya du centre de Bordeaux, qui reçoit des jeunes d’une trentaine de nationalités différentes. « La démarche de ces élèves est formidable. Ils n’ont aucune raison de venir à cet atelier, en dehors des cours. Pourtant, tous sont assidus », a confié une des responsables de ces initiatives au journaliste Nicolas César dans La Croix du 28 mai 2008.
Au départ de chacun de ces projets il y a bien sûr une personne aveugle : Anne Chotin, professeur de lettres à Paris jusqu’en juin dernier, et Nicolas Caraty, assistant de patrimoine au Musée d’Aquitaine. Mais il a aussi fallu une personne médiatrice : Yola Lecainec, autre enseignante de français à Paris, et Catherine Lucas, professeur d’arts plastiques à Bordeaux. En effet, un animateur de musée reste extérieur à l’Éducation nationale, et un professeur aveugle doit avant tout enseigner sa discipline. Anne Chotin a donc d’abord participé à d’autres actions pédagogiques, et c’est en échangeant avec sa collègue que le projet d’atelier braille a pris corps. De même, c’est parce qu’ils ont sympathisé avec leur guide lors d’une sortie au Musée d’Aquitaine que les élèves de Catherine Lucas ont souhaité approfondir leur connaissance de la cécité et de l’écriture braille.

Des réticences préalables aux premières réalisations.
Ayant déjà fait ses preuves sur des projets très différents, Anne Chotin a rapidement bénéficié du soutien de sa direction et de ses collègues, par exemple pour utiliser certains locaux le mercredi après-midi ou afin que les élèves puissent exceptionnellement manquer un cours pour aller se documenter tous ensemble sur le terrain. De son côté, Catherine Lucas a dû se montrer persuasive à plusieurs reprises. Sachant que la visite projetée avec sa classe de 5e serait conduite par un guide aveugle, elle a sensibilisé ses élèves au handicap. Ils ont ensuite travaillé un ensemble de textes et de photos sur l’exposition archéologique visitée, et ont tenu à inviter Nicolas Caraty lors de la présentation de l’album ainsi constitué.
C’est seulement à la rentrée suivante, en septembre 2007, que neuf élèves passés en 4e ont souhaité commencer l’atelier braille animé bénévolement par le guide et l’enseignante. À peine un trimestre plus tard, quand ils ont réalisé une signalétique adaptée aux personnes aveugles en plaçant des vignettes autocollantes en braille au-dessus des poignées de chaque porte, certains professeurs ont craint que leur établissement ne se spécialise dans l’accueil des collégiens déficients visuels de toute la Gironde. Il a fallu expliquer qu’il s’agissait d’une réflexion citoyenne sur la place des différences dans la vie sociale, mais aussi d’un véritable atelier d’écriture : les élèves ont lu des œuvres de littérature de jeunesse mettant en scène des personnages aveugles, et cinq d’entre eux ont participé au concours littéraire Dire le non-visuel pour le bicentenaire de Louis Braille.
Le jury, qui ne connaissait pas l’ensemble de leur projet, a d’ailleurs récompensé par le troisième prix de la catégorie Jeune public Agathe Dumont pour le texte Entendre le chat, qui retrace l’élaboration d’une installation d’arts plastiques évoquant le bruit, le contact et les comportements d’un chat. Il a décerné le second prix à Pauline Laborde qui, dans le récit intitulée Une expérience, raconte comment une adolescente se bande les yeux pour effectuer à l’aveugle un parcours en ville.
Les douze élèves parisiens, de la 6e à la 2nde, encadrés par Anne Chotin ne se sont pas montrés moins créatifs : à partir de textes individuels adressés à l’inventeur, ils ont scénarisé et enregistré sur DVD une Lettre à Louis Braille. On y voit parfois des formes et des couleurs délibérément floues pour évoquer la déficience visuelle. On y entend la crépitation de la tablette, le cliquetis de la machine Perkin’s et le nasillement de la synthèse vocale, qui présentent les moyens d’accès des personnes aveugles à la connaissance. On les voit et on les entend surtout lire les réflexions, les saynètes et les poèmes que leur ont inspirés leurs recherches sur la vie de Louis Braille, leur expérience de son écriture et leurs visites au magasin spécialisé de l’AVH ou à la Cité des Sciences dont l’accessibilité tactile est bien connue.

Du bon bouche-à-oreille aux nouveaux projets.
Pour les enseignants, le bilan d’étape est manifestement positif. « L’expérience se révèle très riche sur le plan humain. Plus nous avançons, plus ils oublient le handicap de Nicolas. Ils l’ont dépassé », déclare Catherine Lucas à N. César dans un article publié le 9 avril 2009 sur le site www.aqui.fr. À cet acquis citoyen s’ajoute bien sûr la solidarité du travail de groupe et la motivation d’un objectif choisi, transversal et en partie ludique. Mais, en modifiant le rapport des collégiens à l’écriture, le jeu a parfois des retombées inattendues : une jeune fille très dysorthographique a pris conscience que le braille l’aidait en lui permettant de découper les mots qu’elle appréhende trop globalement sous leur forme ordinaire ; un garçon s’est mis à rédiger des histoires en braille en dehors de l’atelier…
Du coup, les jeunes en redemandent, leur cercle s’élargit et leurs buts se complexifient. À la rentrée 2008, au collège Francisco-Goya, une douzaine d’élèves de 6e, intrigués par leurs aînés et par la signalétique en braille, ont sollicité l’ouverture d’un second atelier. Ils ont visité l’étage adapté aux personnes aveugles d’une des bibliothèques de Bordeaux, puis le Musée d’Aquitaine, où Nicolas Caraty leur a également expliqué sa manière de travailler : aides techniques, bien sûr, mais aussi mémorisation de la place, de la forme et de la couleur des objets pour pouvoir les montrer et les commenter aux visiteurs voyants. Ils en sont ainsi venus à projeter la transposition pour des enfants aveugles d’un livre de jeunesse avec texte en braille, dessins en relief et mise en scène audio. Catherine Lucas se demande si un an suffira pour arriver jusqu’à la production, mais elle est déterminée à leur faire toucher du doigt tous les aspects : contraintes perceptives, choix artistiques, complexité technique et financière, circuits d’édition et de librairie, etc. Dans le même temps, des crédits ont été obtenus par la direction du collège et sont reconduits en 2009-2010.
De son côté, bien qu’elle ait changé d’établissement, Anne Chotin peut retourner deux heures par semaine à la cité scolaire Maurice-Ravel où les élèves souhaitent travailler sur la description d’œuvres d’art les yeux bandés. Ils vont commencer par la galerie tactile du Louvre et espèrent pouvoir échanger avec un groupe de jeunes aveugles. De tels enthousiasmes ne se décrètent pas et ce serait un contresens de vouloir institutionnaliser ce type d’expériences. Souhaitons seulement qu’elles fassent des émules, y compris parmi les rééducateurs et les enseignants spécialisés dans le handicap visuel.

Bertrand VERINE

Article issu de : La Canne blanche 168 (octobre 2009)