Pour un troisième siècle de l’alphabétisation des aveugles

Bertrand VERINE, administrateur du CINAL et du GIAA, a participé au colloque sur l’écriture braille organisé par l’INJA et l’AVH du 5 au 7 janvier dernier au siège de l’UNESCO.
Il nous fait part de cette expérience dans un article de La Cane Blanche paru en juillet (numéro 167) :

Pour un troisième siècle de l’alphabétisation des aveugles

J’ai assisté, du lundi 5 au mercredi 7 janvier, au colloque sur l’écriture braille organisé par l’INJA et l’AVH au siège de l’UNESCO dans le cadre de l’année du bicentenaire de la naissance de Louis Braille. Il serait fastidieux de vous rendre compte de chaque communication, et même impossible, puisque certaines sessions étaient démultipliées en deux ou trois séries simultanées. Je préfère donc vous livrer les réflexions que m’ont inspirées les cinq exposés à mon avis les plus marquants.

Le lundi après-midi, lors de l’atelier sur l’informatique, Frédéric BRUGNOT (d’Accessolutions) a argumenté l’idée que « la vraie révolution, c’est le braille éphémère » : il résout les problèmes de stockage du braille papier, mais il permet surtout le partage d’une information presque identique et presque simultanée entre les voyants et les déficients visuels. Cela ne fait aucun doute, et les fantaisies graphiques que cette même informatique permet aux voyants ne sont, le plus souvent, que de légers inconvénients.

Christian COUDERT (de l’AVH) a cependant souligné que nous ne devons en aucun cas devenir dépendants d’une seule technologie d’information. Les voyants ne renoncent ni au stylo ni au journal, et communiquent aussi bien par lettre manuscrite que par texto, par courriel ou par fichier attaché. Nous avons par définition encore plus besoin qu’eux de combiner la lecture en direct par une tierce personne, la voix enregistrée, la synthèse vocale, le braille manuscrit, le braille perkins, la plage tactile et l’imprimante braille.

À cet égard, il me paraît très important d’inciter les personnes aveugles, leurs employeurs et les financeurs à recourir à l’imprimante braille. Quand un voyant veut approfondir ou consulter régulièrement un document informatique, il l’imprime. L’imprimante braille, beaucoup moins chère que les plages tactiles, permet d’obtenir très facilement la version papier des extraits les plus importants d’un gros fichier électronique, ou les notes personnelles qu’on a prises en le lisant.

Au cours de l’atelier sur le dessin en relief, Kim CHARLSON (de l’institut Perkins) a montré l’intérêt d’apprendre très tôt à dessiner aux enfants aveugles afin de les valoriser en famille ou en classe et de dédramatiser notre écriture. Dans ce but, elle propose des modèles de dessin à réaliser avec une machine Perkins en utilisant les formes des signes braille. On peut ensuite les faire colorier aux enfants aveugles, ce qui leur donnera plus d’habileté pour former leur signature en écriture ordinaire. La haute autorité d’Amérique du Nord va publier un guide de bonnes pratiques en matière de dessin en relief et Kim CHARLSON un manuel avec une vingtaine de patrons.

La journée du mardi 6 janvier était entièrement consacrée au « braille dans les diverses langues du monde ». Le Japonais Tetsuji TANAKA nous a expliqué la complexité des alphabets propres à sa langue : les voyants en utilisent couramment quatre, dont le plus fréquent comporte 47 signes correspondant à une consonne plus une voyelle. Or le braille s’est parfaitement adapté à ce système, au point que depuis 1945 les aveugles du Japon peuvent, tous les jours, lire par le toucher un de leurs grands quotidiens nationaux. Cet exemple contredit radicalement le préjugé selon lequel le braille, c’est compliqué, et même l’idée qu’apprendre à écrire en noir et en braille serait une surcharge : puisque les Japonais apprennent quatre alphabets, pourquoi les Français ne pourraient-ils pas en apprendre deux ?

Le point culminant du colloque, salué par une très longue ovation de tous les participants, a été l’exposé prononcé par le sourd-aveugle danois Lex GRANDIA. Il a bien sûr témoigné du fait que le braille est le seul moyen de communication de ces personnes entre elles et avec les voyants. Il a, en particulier, souligné l’extraordinaire ouverture que constitue le courrier électronique, parce qu’il est beaucoup plus rapide à écrire et à envoyer que l’écriture papier, mais aussi parce qu’on peut prendre le temps de le lire et de le relire à sa guise grâce à sa plage braille ou à son imprimante.

Cet exemple des sourds-aveugles souligne la chance qu’ont les déficients visuels de pouvoir communiquer à la fois par la parole et par l’écriture. Cela signifie pour moi que nous n’avons pas le droit de nous priver ou de priver délibérément une personne aveugle du système braille : pensons notamment aux personnes âgées qui sont tout à fait susceptibles de perdre ensemble ou successivement la vue et l’ouïe.

Je voudrais, pour prolonger cette réflexion, ajouter trois arguments plus généraux que je tire de ma profession d’enseignant de français et de chercheur en linguistique. Le premier est que le braille ne sert pas seulement à lire des livres ou des journaux, mais à gagner du temps et de l’efficacité dans la vie quotidienne : pour choisir une boîte de conserve, un surgelé, une bouteille de vin ou un disque compact, pour trouver un numéro de téléphone ou une date dans son agenda, pour prendre le bon médicament au bon moment…

Le second argument est que l’écriture et la lecture ne servent pas seulement à communiquer avec les autres, mais aussi à réfléchir, à se concentrer, à apprendre… Ce n’est pas pour rien que les voyants prennent des notes, et ce n’est pas sans raisons que les historiens considèrent comme une grande conquête de la Renaissance la faculté de lire silencieusement, au lieu de dire ou d’écouter un texte à voix haute, comme on le faisait au Moyen Âge. Quand on parle de l’intérêt du braille, on oublie presque toujours de mentionner le rapport de soi à soi et l’avantage d’écrire au lieu de seulement penser ou de lire au lieu de seulement écouter. Le braille permet d’écrire en écoutant, d’écrire en pensant ou pour mieux penser ; il permet aussi bien de prendre des notes sur ce qu’on entend que de garder une trace de ses réflexions personnelles.

Le dernier argument est que, chez les voyants, l’impossibilité de lire par soi-même porte un nom, l’illettrisme, qui est aujourd’hui considéré comme un grave handicap social. Il est évident que les aveugles ne pourront jamais bénéficier d’autant d’informations écrites que les voyants, en particulier dans les rues, dans les magasins, etc. Mais ne pas apprendre le braille, c’est pour un aveugle se condamner à la double peine d’être à la fois aveugle et illettré. Refuser à un aveugle les moyens de pratiquer le braille, parce que c’est cher ou parce que cela prend du temps ou parce que ça n’est pas le plus urgent, c’est ajouter à sa cécité le handicap supplémentaire de l’illettrisme.

Pour conclure provisoirement, on entend çà et là dire que le braille serait stigmatisant. Mais en quoi l’est-il plus que les appareillages optiques ou qu’un ordinateur avec Zoomtext ? Le braille n’est-il pas beaucoup moins stigmatisant que la canne blanche ou que la montre sonore ? Il peut même amuser les voyants, alors qu’une canne blanche ne les fera jamais rire et qu’une montre parlante leur mettra très vite les nerfs en pelote. Et si on me répond que la canne blanche a une utilité incontournable, je dirai bien entendu que c’est vrai, mais que cet argument prouve qu’on n’a pas compris à quel point le braille est indispensable à l’autonomie et même à la sécurité des personnes, si on pense notamment à l’étiquetage des produits pharmaceutiques.

Ce qui est stigmatisant, c’est le handicap et le regard que les autres portent sur lui. Et ce n’est pas en renonçant au braille qu’on échappe à la stigmatisation : ce serait comme renoncer à marcher pour que les gens ne voient pas qu’on boite, ou renoncer à parler pour que les gens n’entendent pas qu’on bégaye. On ne peut échapper à la stigmatisation qu’en combattant la stigmatisation elle-même. C’est pour ce combat que les administrateurs et les salariés de nos associations doivent chercher tous les moyens d’aider les personnes qui perdent la vue.

Bertrand VERINE