Dossier : Les non voyants et la Radio

Bien avant Internet, le téléchargement, les iPods et autres baladeurs, la radio a été, et reste pour les personnes déficientes visuels, la principale source d’information, de loisirs et de communication. Compagne fidèle et irremplaçable, elle permet de rester en phase avec la vie comme elle va.

Paroles d’auditeurs

« J’apprécie surtout à la radio les émissions culturelles, durant lesquelles ma curiosité est éveillée, mon attention retenue et ma mémoire mise à l’épreuve car je voudrais retenir tout ce que je découvre. ». Laetitia P.

« … c’est un lien avec la musique et le bonheur d’aller au théâtre sans se déplacer ». Odile T.

« Pour ceux qui ne sont pas informatisés, il n’existe, sauf erreur, qu’un seul quotidien en braille et la télévision ne propose que trois journaux quotidiens. C’est donc une fenêtre sur ce monde dont nous faisons partie à part entière et un outil de communication indispensable pour peu que l’on soit curieux des autres…. Et puis, je suis fan des pièces radiophoniques : Les Maîtres du mystère«  »Nuit noire«  »Nuit blanche"… ». José L.

« … J’apprécie bien de suivre un match de football (sport que je trouve sympathique) à la radio car les commentateurs décrivent le trajet du ballon et la situation du terrain, informations que la télévision ne donne pas et c’est normal puisque les images les donnent pour ceux qui peuvent en profiter. Parfois je coupe le son de la télévision et mets la radio en même temps. Là je constate que souvent les événements se présentent à la télévision avec un léger retard par rapport à la radio : s’il y a un but marqué, la radio me le dit avant que la télévision ne me le montre - amusant. » Agnès R.

« Ma rencontre avec la radio s’est faite vers l’âge de 45 ans quand, perdant la vue, j’ai acheté mon premier transistor et découvert tous ces univers. Je me souviens d’un Noël plutôt solitaire où j’ai vécu une quinzaine de jours en compagnie de Mozart, dans une profusion, dans une harmonie et une perfection incroyable ; Était-ce la radio, était-ce Mozart ? Mais cette proximité, remarquable et très étrange, je ne l’avais jamais ressentie de la sorte. Et puis j’ai la « pratique sportive » (rugby, foot, tennis, athlétisme, tour de France). On est vraiment dans l’action, grâce à des journalistes remarquables qui savent faire vivre l’événement : je suis souvent dans l’effort, à leur image ». Christiane L.

"Pour la jeune mère au foyer que j’étais, malvoyante puis aveugle, la radio et en particulier France Culture, a été un véritable rattrapage scolaire … Ah ! mes rendez-vous avec Jean Lebrun et Culture-Matins qui m’ont donné envie de lire et d’aller plus loin. Dommage, le site de France-culture ne nous est pas très accessible actuellement, mais cela va peut-être s’arranger. Caroline B.

« J’écoute surtout la radio le matin en me réveillant et avant de partir au bureau. C’est pour moi nécessaire d’avoir eu les nouvelles que tout le monde a reçues avant d’aller travailler ». Françoise B.

« J’aime beaucoup la radio, sous toutes ses formes, mais j’aimerais bien savoir pourquoi, dans les émissions entrecoupées de musique, le son des moments musicaux et de la publicité est toujours un peu trop fort par rapport à la parole : il faut aller tripoter le son et c’est bien énervant, surtout quand on est en train de faire quelque chose ! ». Antoinette P.

Benjamin Moro, un animateur hors du commun

Depuis près de 25 ans, Benjamin Mauro fait de la radio. Il débute dès 1981 avec l’avènement des radios libres : « J’ai commencé sur la radio »Mega Ouest« , à la faveur d’un ami qui m’a appelé à ses côtés. » C’est à partir de 1985 qu’il se lance dans la radio professionnelle en travaillant pour la petite radio IDF tenue par un homme politique. Puis il anime différentes émissions sur des radios locales dans l’Aube et dans la Marne. Au fil de ses rencontres, il est amené à travailler pendant 9 mois sur la station Chérie FM. Après cette expérience, Benjamin Mauro participe au développement du fournisseur de programme « Résonnance ». « Résonnance fournit des contenus un peu à l’image de l’AFP qui fournit des dépêches », nous explique B. Mauro. Dans la foulée, en novembre 1991, il fait ses débuts à l’antenne de Radio Montmartre qui deviendra Mfm pour laquelle il travaille depuis maintenant 17 ans. Depuis 4 ans, il travaille quotidiennement sur la station associative Vivre FM.

L’apprentissage des outils

Pour un animateur aveugle, l’apprentissage des outils permettant de faire de la radio n’est pas toujours évident. Cependant Benjamin Mauro a su s’adapter grâce à sa mémoire. : « J’ai appris à caler un disque à l’école, mais c’est au fur et à mesure qu’on s’adapte aux nouveaux outils. » nous explique-t-il. « Au départ, mon directeur d’antenne m’avait dit : « Benjamin on ne te laissera jamais tout seul pour gérer la technique. », mais en réalité quand à 30 ans j’ai réalisé ma première émission tout seul, j’ai éprouvé un plaisir extraordinaire… » Benjamin Mauro reconnaît qu’avec l’apparition des commandes numériques dans les années 90, il est devenu de plus en plus difficile pour les non-voyants d’accéder à ces outils. Cependant la mémorisation du début et de la fin des morceaux permet toujours d’éviter les erreurs et les blancs, véritables bêtes noires de la radio.

La radio : un media très attrayant pour les aveugles

La radio favorise l’imaginaire, elle est un moyen d’accès à l’information très attrayant. « Avec la radio on ne subit pas de blanc, c’est plus harmonieux que la télé » explique B. Mauro. « On est comme transporté en écoutant une pièce de théâtre sur France Culture par exemple. »

Plaidoyer pour la radio libre

La radio libre apporte du sang neuf, elle n’est pas phagocytée par la philosophie mercantile : « Elle est ce que la radio aurait toujours du rester » plaide Benjamin Mauro. « On devrait pouvoir écouter en province plus de radios libres, avec des programmes différents de ceux diffusés à Paris. ». Maintenant à la retraite, « je recommence à faire de la radio libre. Il y a plein de choses à faire à la radio, ce n’est pas uniquement faire de l’information et passer des disques ». Et Benjamin de continuer : « la nuit, à Radio Montmartre, je faisais lire des poèmes et chanter des gens, c’était quelque chose de plus gouleyant. ». Selon lui, la radio est le dernier espace social où l’on peut donner, pas forcément pour aller dans le sens de tout le monde. Mais la radio devrait rester ce dernier lieu d’échange et de gratuité si essentiel à la société.

Le journalisme à la radio : Sophie Massieu-Guitoune

Sophie Massieu nous raconte son parcours de journaliste non voyante : « J’ai suivi une formation pour être journaliste au CFJ pendant 2 ans. ». Le CFJ, centre de Formation des journalistes est une école de journalisme située à Paris qui forme à l’ensemble des médias, presse, radio et télévision. Laetitia Bernard, autre journaliste aveugle, a également été élève au CFJ.

La radio, comme tremplin à sa carrière

En 2002, Sophie Massieu travaille pour une radio associative « Euro FM », dans laquelle elle effectue 9 mois de stage dans le cadre de son cursus de formation pour devenir journaliste. Par la suite, de 2003 à 2005, elle réalise des chroniques sur France Info, France Inter et RFI. « Ma chronique sur France info s’appelait « Et si nous aussi », c’était une chronique qui traitait du handicap. » « J’ai travaillé pendant 13 mois sur France Info pour remplacer une journaliste en congé maternité ». En parallèle, Sophie Massieu est chroniqueuse dans l’émission « L’École des savoirs » sur RFI. Sa chronique traitait de sujets socio-culturels, de social, de handicap. Cependant l’activité principale de Sophie Massieu a toujours été la rédaction d’articles de presse. « J’allais à la radio pour m’amuser, ça avait un côté très ludique, un peu comme un jeu. J’aimais beaucoup le côté interactif de la radio surtout lors des directs sur France Inter ou sur RFI. Le rapport direct que l’on a avec les gens. » « À l’inverse, sur France Info je faisais une chronique enregistrée à l’avance, quelque chose de très précis et minuté, c’était un peu plus triste mais agréable quand même. »

Le journalisme, autrement

En 2003, Sophie Massieu publie un livre intitulé : « Il n’y a que braille qui m’aille ». Dans ce livre elle décrit d’une manière savoureuse et drôle 300 mots qui concernent le handicap visuel. Aujourd’hui, Sophie Massieu travaille à l’Association des Paralysés de France. Elle est rédactrice en chef du journal « Faire Face », le mensuel destiné aux abonnés. « Ce journal traite de l’actualité et de l’information générale liées au handicap moteur. » Le blog du journal, disponible à l’adresse suivante : www.faire-face.fr, est très accessible pour les utilisateurs de lecteur d’écran et il comporte des actualités au sujet de tous les types de handicap. À 33 ans, Sophie Massieu continue à rédiger des articles en parallèle de son activité de rédactrice en chef de « Faire Face ». Quand on lui parle de son avenir, elle nous confie : « Je ne cherche pas à refaire à tout prix de la radio, je préfère attendre de voir les opportunités qui se présentent. En tout cas, si je refais de la radio, ça sera de l’info et non de l’animation. Je garde un bon souvenir des chroniques que j’ai pu faire à la radio, et c’est plus en accord avec ma formation, je ne suis pas animatrice. » nous confie-t-elle.

La radio face à l’enjeu du numérique

La radio : un média en pleine mutation

Depuis une dizaine d’années, les radios s’écoutent de plus en plus sur internet. Ainsi la radio traditionnelle est amenée à disparaître à moyen terme. Avec cette numérisation de la radio, un nouvel enjeu est apparu : il s’agit de rendre accessible l’écoute de la radio par internet. « En terme d’accessibilité, il existe des normes européennes et mondiales mais ces dernières sont rarement appliquées car encore trop méconnues » explique Clémentine Genévrier, journaliste sur l’antenne de RFI (Radio France International, 89 FM et www.rfi.fr), à l’initiative d’un reportage sur l’accessibilité des médias pour les mal et non voyants, notamment via internet. « Les médias ne parlent pas encore assez de l’accessibilité numérique. Pourtant si les normes européennes d’accessibilité d’un site internet sont mises en place dès sa conception, ceci est nettement moins coûteux que lorsqu’il faut refaire de A à Z l’encodage d’un site déjà existant. »

La multiplication des webradios

Aujourd’hui, on compte une multitude de webradios. Ce sont des radios uniquement diffusées sur internet ; citons par exemple www.arteradio.com qui est particulièrement bien accessible pour les utilisateurs de synthèse vocale. Or, avec les webradios, le problème est le même que pour les radios traditionnelles qui sont diffusées via internet : l’accessibilité n’est pas toujours au rendez-vous. On peut s’interroger sur l’importance de l’accès pour les personnes déficientes visuelles et aveugles à ces radios par internet dans un contexte de disparition progressive du transistor classique. Et la question reste manifestement sensible. Chez les webmasters de Radio France, la réponse est gênée : « personne ne s’occupe spécifiquement de l’accessibilité ». Donc personne ne peut nous répondre sur ce sujet. Ceci pose tout de même un problème étant donné l’importance et le rôle que joue la radio pour les aveugles dans l’accès à l’information et l’ouverture sur le monde. « Des efforts ont déjà été faits mais il reste encore beaucoup à faire. » Les déficients visuels représentent tout de même 1,7 millions de personne en France.

Une sensibilisation en marche

On peut se demander si l’information et la sensibilisation sont suffisantes au sujet de l’accessibilité de la radio par internet. Bien souvent, les personnes en charge de développer les sites ne sont pas au courant des normes d’accessibilité existantes, et des encodages assez simples à mettre en place au moment de la création du site internet. De plus, les webradios ouvrent la voie à un enjeu encore plus large. En effet, chaque média traditionnel crée son propre support web, que ce soient les sites web de la presse nationale et internationale, les radios classiques de la FM, ou bien les chaînes télévisées du réseau hertzien ou câblé. Les journaux, les télévisions profitent d’internet pour créer des sites web qui présentent divers supports audiovisuels ou audio tout simplement. Mais dans quelle mesure sont-ils facilement accessibles pour une personne utilisant des aides techniques comme un lecteur d’écran ? De son côté, Clémentine Genévrier proposera dès début janvier prochain sur R.F.I, dans l’émission intitulée « Médias du Monde », un reportage sur l’Accessibilité des Médias pour les Aveugles ». Quoi qu’il en soit, la mutation de la radio n’est pas une menace. Au contraire, elle peut ouvrir la voie à une information toujours plus complète et à une ouverture plus large sur le monde tant que l’accès à la radio par internet est possible et aisé pour tous.

Vous pouvez écouter RFI sur le 89 FM à Paris ou sur www.rfi.fr.

Connaissez-vous Pod_mag ?

La balado-diffusion, plus connue sous le nom anglophone de « podcast », permet d’écouter ou de réécouter, quand bon nous semble et sur le support souhaité, nos émissions favorites. Pod_mag est un magazine gratuit et hebdomadaire diffusé le mardi sur Internet et qui permet un accès simplifié à ces podcasts. En cliquant sur le lien correspondant, il est possible d’écouter ou de télécharger l’émission désirée. De très nombreux sujets sont abordés : la culture, l’histoire, la littérature, la musique, les chroniques judiciaires, l’informatique, la santé et bien d’autres…

Pour recevoir gratuitement chaque mardi Pod_mag dans votre messagerie, il vous suffit d’adresser un courriel vide et sans objet à : pod_mag-abonnement@yahoogroupes.fr. Un mode d’emploi vous sera communiqué dès votre abonnement. Ce périodique est réalisé par deux bénévoles (Vincent Hoefman et Audrey Zorzetto), vous pouvez leur écrire à l’adresse : pod_mag-proprietaire@yahoogroupes.fr. Tél. : 0950 28 24 64 (tarif communication locale).

Les aveugles radioamateurs : l’histoire d’une passion

Richard Jalus est président de l’UNARAF (Union Nationale des Aveugles Radioamateurs de France). Cette association regroupe près de 150 membres, tous passionnés par la radio, particulièrement intéressés par l’activité spécifique propre aux radioamateurs.

Une passion précoce pour la radio

« Enfant, la radio a été un moyen d’épanouissement et de culture énorme, car à travers elle, on peut accéder à énormément de connaissances. » nous confie Richard Jalus. « Elle est un moyen merveilleux d’ouverture sur le monde pour les handicapés visuels. »

Il a toujours été fasciné par cette « boîte d’où sortait le son. » Après sa découverte des ondes courtes, vers 13-14 ans, il est pris de passion pour la radio. « J’écoutais la voix de l’Amérique, Moscou, en pleine époque de la guerre du Vietnam. Au passage ça faisait travailler un peu l’anglais et on pouvait constater la différence de vision selon les pays. »

Ses débuts comme radioamateur.

Alors qu’il débute ses études de kiné, il rencontre un radioamateur passionné qui lui transmet le virus. Ainsi à 22 ans, Richard Jalus passe sa licence de radioamateur. « Il faut bien différencier la CB et la radioamateur. » Celui qui est radioamateur détient un certificat d’opérateur radio, délivré par l’administration de tutelle, ce qui n’est pas le cas de celui qui fait de la CB. De plus, ce certificat officiel permet d’avoir accès à un plus grand nombre de fréquences. Il faut souligner cependant que la loi interdit d’utiliser la radio comme téléphone ou à des fins de prosélytisme politique ou religieux.

L’histoire des radioamateurs en France

Les radioamateurs aveugles ont commencé à émettre entre les deux guerres, puis au début des années 60, ils se sont regroupés au sein de l’UNARAF. Cette union entre les radioamateurs aveugles de France a d’abord édité des manuels sur support audio afin de faciliter l’apprentissage des outils qui permettent de faire de la radio.

Depuis une vingtaine d’années, avec le passage au numérique, certains fabricants ont installé des synthèses vocales sur les systèmes de radio pour rendre possible leur réglage et leur utilisation par des déficients visuels.

L’écoute des ondes courtes est également un plaisir particulier pour le radioamateur : « on peut parfois entendre les bateaux de pêche qui conversent entre eux, les liaisons transatlantiques aéronautiques. Sinon l’écoute des ondes courtes permet aussi d’apprendre énormément de choses sur les pays, les coutumes, la politique, etc. » détaille Richard Jalus.

Les radioamateurs véritables sauveurs de vie

Comme nous l’explique R. Jalus : « avec une petite batterie, un émetteur radio peut toujours fonctionner dans des conditions assez critiques ». « Il est arrivé que les radioamateurs relaient les réseaux officiels lors de catastrophes, lors de tremblements de terre, par exemple. » Et Richard Jalus de continuer : « il y a eu des cas où les radioamateurs sont arrivés les premiers sur le lieu d’une catastrophe ». En effet, il est arrivé que les radioamateurs aident la sécurité civile à localiser, par triangulation, des balises de détresse aéronautiques.

Le téléphone portable et internet, ennemis de la radio amateur ?

En réalité, le téléphone portable n’est pas concurrent du radioamateur. Par exemple, la radio amateur reste une solution simple et peu onéreuse comparée au téléphone satellitaire. Comme le rappelle R. Jalus, « dans de nombreux pays, les couvertures GSM se restreignent uniquement aux villes. Dans de nombreux villages, dans la brousse par exemple, les portables ne passent pas. » Ainsi les radioamateurs peuvent prendre le relais.

Pour ce qui est d’internet, Richard Jalus souligne la complémentarité qu’il peut y avoir avec la radio amateur : « vous pouvez grâce à internet avoir des informations sur le pays que vous contactez, télécharger des logiciels qui calculent la propagation des ondes. »

Le nouvel enjeu du numérique

Actuellement, la radio passe progressivement au numérique. Dans ce contexte il faut bien s’assurer que les récepteurs soient toujours accessibles pour les personnes handicapées visuels. « Avec la radio numérique terrestre, il sera possible de visualiser sur un écran toutes sortes d’informations au sujet du chanteur diffusé : la pochette de son album, des dates de concert ». Il s’agit de s’assurer que ces récepteurs seront adaptés, « à l’heure actuelle, il n’en existe aucun. » s’inquiète Richard Jalus.