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Angle Mort

Par Michel ESCRIVA, prêtre malvoyant du diocèse de Montpellier.

On appelle « angle mort » un angle de vue inaccessible au regard – sauf à se déplacer – non point par cécité mais par la faute d’un obstacle ou d’une difficulté, plus le cône d’ombre est étroit et plus grand est le danger qui surgira de lui. Au sens propre il menace les voyants mais au sens figuré tout le monde est concerné.
Le temps présent tourné résolument vers l’avenir et pour être plus précis dans le handicap : le devenir fabrique une éclipse de passé que l’on oublie ou que l’on range soigneusement dans un dédale de la mémoire et qui surgira sans crier gare au moment qu’on n’attend pas !

Je pense en premier lieu à la vie de communauté des religieuses et des religieux. Chacune et chacun tient la place qui lui est assignée et prend part spirituellement à la communauté de destin de celle-ci et dans le partage des tâches à sa vie matérielle. Ca marche et passent les décennies, viennent les petits bobos de la vie et s’invitent les handicaps. On essaye de tenir sa place malgré tout et déjà dans sa tête on conçoit l’idée destructrice qu’on est à la charge des autres. Comme elle était vraie la parole de l’apôtre « il y a plus de joie à donner qu’à recevoir » ; recevoir devient même une épreuve. On nourrit alors la sombre et secrète idée d’une dette vis-à-vis des autres qui de leur côté font tout – fraternellement – pour vous ôter cette idée de la tête.
Et lorsqu’on a épuisé la grammaire de la charité, il est là l’angle mort, la crise intérieure qu’on n’a pas vue venir et qui surgit du temps béni où l’on pouvait « payer comptant ». Cela est vrai dans la vie des prêtres entre eux ou face à la communauté paroissiale où l’on se sent obligé d’en faire toujours plus pour prouver que tout va bien. La crise c’est le défaut de confiance qu’on met en l’autre et le – Tout Autre –.
Pour voir venir il faut donc opérer un « déplacement » dirai-je au début. La charité a un angle mort, la solidarité a le souci sûr toutefois qu’en elle nous pourrions trouver un apaisement, retrouver une paix intérieure. Dans son actualité on instaure une solidarité par le droit, c’est même un identifiant de démocratie, et avec force pédagogie on évoque que le soleil des uns doit pourvoir aux nuages des autres ; le jour des uns à la nuit des autres : droit à la santé, droit aux soins, à l’accompagnement. L’expression de cette solidarité passe par des moyens financiers qui n’ont ni visage, ni voix, ni regard et qui ne créent aucune dette morale et matérielle aux bénéficiaires ; et nous en sommes.
Pourquoi ne pas essayer d’en parler tous ensemble à l’occasion de notre rencontre nationale, en accueillant un intervenant qui pourrait être un responsable au faîte de toutes ces questions de la Mutuelle St Martin MS, histoire de bien enraciner en nous que la santé pour tous est un bien, un droit. Donnons-nous rendez-vous à Montmartre.